De l’importance des couvertures de livres

J’aime les couvertures de livres, celles qui racontent une histoire avant la tourne des pages, celles qui invitent naturellement à la lecture – sans artifice, celles qui font peur ou qui dérangent, celles qui encouragent l’œil à s’attarder, à vagabonder… À cause de ce « défaut », je suis certaine d’avoir évité le pire comme d’avoir raté bon nombre d’occasions de lire un texte de qualité.

Avec La Belle et le Fuseau, la question ne se pose pas. On se sent, en tant que lectrice ou lecteur, immédiatement choyé(e). L’objet-livre, en lui-même, constitue un véritable écrin pour l’histoire qui va se dérouler là, juste sous la couverture, juste sous nos yeux. Une épaisse feuille de papier calque, un entrelacs d’épines et de roses, laissent entrevoir, par transparence, une jeune fille aux mains croisées sur la poitrine, aux yeux clos, à la longue chevelure – blonde, semble-t-il. On imagine aisément un prince charmant voler au secours de la belle endormie et devoir affronter les pires dangers, à commencer par ce rempart de ronces. Tout est dit, pensons-nous. Et pourtant…

La Belle et le Fuseau [The Sleeper and The Spindle, 2014], Albin Michel, 2015

Une jeune reine, à la veille de son mariage, est informée du fléau qui ronge le royaume voisin : le sommeil. Revêtant sa cotte de mailles, se munissant de son épée, elle quitte son palais et chevauche un jour durant, accompagnée de trois nains. Elle emprunte les voies souterraines, traverse une cité morbide et un épais barrage d’épines, puis arrive au château de la forêt d’Acaire dans lequel dort une princesse depuis plusieurs décennies. Une seule personne, une vieille femme, semble épargnée par la chape de plomb qui affecte cet étrange royaume… Que s’est-il passé, il y a longtemps de cela, dans la chambre ronde au sommet du donjon ? Qui est donc réellement cette femme sans âge qui veille sur le repos des habitants du château ?

La reine s’éveilla de bon matin ce jour-là.

– Une semaine, énonça-t-elle à voix haute. Dans une semaine à compter d’aujourd’hui, je serai mariée.

Cela paraissait aussi improbable que définitif. Elle se demandait ce qu’elle éprouverait, une fois dans sa peau d’épouse. Ce serait la fin de sa vie, pensa-t-elle, si la vie était le temps du choix. Elle régnerait sur son peuple ; elle aurait des enfants ; peut-être mourrait-elle en couches, peut-être à un grand âge, peut-être à la bataille. Mais le chemin vers sa mort, un battement de cœur après l’autre, serait déjà tout tracé.

Elle entendait les charpentiers, dans les prés en contrebas du château, construire les gradins qui permettraient au peuple d’assister à ses noces. Et chacun de leurs coups de marteau était un battement de cœur.

Blanche-Neige et La Belle au Bois dormant

Neil Gaiman s’empare du motif folklorique de « la belle endormie », commun aux deux célèbres contes des frères Grimm et de Charles Perrault, en proposant un texte magistral, tissé de références et de belles trouvailles, dans lequel la vie et la mort se frôlent, se côtoient, se dévorent parfois l’une l’autre.

Les trois nains – sans doute cela valait-il mieux que sept nains, allez savoir pourquoi… – font figures de guides protecteurs de la reine, de sages, de philosophes, d’éternels enfants, entre douceur et violence. Observez le personnage de Blanche-Neige revisité par Chris Riddell. L’avez-vous déjà vu illustré de cette façon-là ? Pour tout vous dire, elle n’est pas réellement Blanche-Neige. Ceci explique donc cela.

                             La Belle et le Fuseau, page 22

Dans la taverne du royaume, les discussions vont bon train autour de ce qui a pu se passer dans le royaume voisin et de la jeune fille ensorcelée, quatre-vingt ans auparavant. Tout à tour, c’est la sorcière qui est incriminée, puis une méchante fée, ou bien encore une enchanteresse. Et un ivrogne de conclure – référence directe à La Belle au Bois dormant :

– En tout cas, qui qu’elle soit, elle n’a pas été invitée à un baptême.

Vous souvenez-vous aussi de ce rempart de ronces dans le conte de Perrault ? Ici, les épines ne s’écartent pas toutes seules pour laisser passer la reine. La réécriture offre bien des surprises…

Le château de la forêt d’Acaire était une masse grise et compacte, envahie par les rosiers grimpants. Ils emplissaient les douves et montaient presque jusqu’au donjon.

                                           La Belle et le Fuseau, pages 30 et 31

Une histoire de femmes

Point de premiers rôles masculins dans ce conte-là, si ce n’est – peut-être – celui de l’aubergiste qui annonce la mauvaise nouvelle au début du récit. C’est la reine qui va endosser le rôle de prince charmant, de chevalier, en se rendant au chevet de la princesse endormie, victime de malédiction. Mue par une force sans doute puisée dans sa propre année de sommeil, elle s’aventure aux confins de son royaume, avant de pénétrer dans un monde hostile et inconnu. S’il s’agit, évidemment, d’une métaphore du passage à l’âge adulte, Neil Gaiman dote son personnage d’une épaisseur qui tranche avec la passivité des princesses traditionnelles. La reine n’a aucun besoin de fuir pour accomplir sa mission. Elle décide seule, avec sa conscience dont les nains sont la métaphore, de ses actes. Véritable amazone, on ne la voit guère dans des postures de femme docile, sacrifiant sa vie pour plaire à son peuple.

– Je crains bien, dit la reine, qu’il n’y ait point de noce demain.

Même la demoiselle en détresse, personnage stéréotypique des contes de fées traditionnelle, n’est pas celle que l’on croyait. Elle offre une réflexion très contemporaine sur le temps qui passe et nous rattrape, la jeunesse et la vieillesse.

Un retournement de situation et une fin ouverte offrent une multitude d’interprétations. Chacun, enfant ou adulte, est libre d’y puiser la sienne. Sans dévoiler les événements qui se sont déroulés dans le passé – je vous invite à lire le roman graphique, le face à face entre la reine et la princesse, soit deux femmes qui émergent tout juste d’un long sommeil, est saisissant.

La polémique autour de ce conte sombre et moderne, de cette histoire de femmes – justement, n’a, selon moi, aucune raison d’être. Pour en savoir un peu plus sur la nature de cette controverse, je vous renvoie à la vidéo que je partage à la fin de cet article.

Entre instants poétiques et illustrations magnifiques

Ils perçurent la présence du château bien avant de le voir, la ressentirent comme une vague de sommeil tâchant de les repousser. Lorsqu’ils avançaient dans cette direction, leur esprit s’embrumait, leurs pensées vagabondaient, leur moral sombrait, leur tête devenait lourde. Aussitôt qu’ils se détournaient, ils s’éveillaient de nouveau au monde, plus vifs, plus sains, plus sages.

La reine et les nains s’enfoncèrent plus avant dans cette brume de pensée.

De noir et de blanc, agrémentées de touches ou d’aplats dorés, les illustrations sont magnétiques et méritent – chacune – un arrêt prolongé au cours de la lecture. La plume et l’encre de chine semblent avoir été utilisées pour faire écho au fuseau – motif que l’on retrouve dans le récit et qui a, je vous assure, son importance, aux « araignées industrieuses » qui tissent une toile sans fin, recouvrant l’espace et les villageois endormis.

L’arbre protecteur, rassurant, celui au pied duquel la reine retrouve – savoure – le silence, le calme après la tempête, est l’une de mes illustrations préférées.

                         La Belle et le Fuseau, page 67

De l’humour, beaucoup d’humour…

Elle fit convoquer son Premier ministre et l’informa qu’il aurait la charge du royaume en son absence, et qu’il devrait faire de son mieux pour ne point le perdre ni l’abîmer.

Elle fit ensuite venir son fiancé et lui dit ne point s’attrister, qu’ils se marieraient quand même, bien qu’il ne fût que prince et elle reine, et elle le prit par son joli menton et l’embrassa jusqu’à ce qu’il sourie.

Ce que j’aime particulièrement chez Neil Gaiman, c’est sa façon très personnelle de détourner les codes et d’adresser des clins d’œil à ses lecteurs. Je ne livre ici que quelques exemples. Lorsque la reine demande aux nains pourquoi ils n’ont pas été touchés par le sommeil, ceux-ci affirment le plus naturellement du monde :

Les nains sont des créatures magiques.

Avec La Belle et le Fuseau, nous sommes donc en territoire connu, dans la lignée des contes traditionnels, du point de vue du schéma narratif (si ce n’est la fin du conte…), mais Neil Gaiman parsème son récit de touches métafictionnelles – traces, au sein-même du discours, de la mécanique du récit – qui nous font réfléchir à cette capacité que nous avons à croire ce qui se passe dans l’histoire que nous lisons, que nous écoutons, celle-là même que Tolkien appelle la croyance secondaire.

La question du nom (des personnages), également, occupe une place de choix et crée des scènes particulièrement cocasses. Souvenez-vous. Coraline subit de façon récurrente la déformation de son prénom, ses voisins l’appelant systématiquement « Caroline » et le chat qui l’accompagne dans ses aventures n’a de cesse de tourner en dérision cette volonté ou plutôt cette manie (très humaine, selon lui… car il parle bien sûr…) de tout nommer (Coraline, Albin Michel Jeunesse, Collection Wiz, 2003). Dans L’étrange vie de Nobody Owens (Albin Michel, 2009), une discussion savoureuse – discussion entre les morts – suit l’arrivée du bébé au cimetière, après le meurtre de ses parents. Celui-ci doit avoir un nom – nécessairement – et chacun argumente en comparant le nouvel individu à une quelconque connaissance. L’enfant s’appellera finalement Nobody… car Mrs Owens – la future mère adoptive du bambin, affirme qu’il ne ressemble à personne. La grande affaire des noms se règle très simplement dans La Belle et le Fuseau :

Ils avaient des noms, ces nains, mais les êtres humains n’étaient point autorisés à les connaître, ce genre de choses étant sacrées. La reine aussi avait un nom, mais par ces temps on ne l’appelait plus que Majesté. Les noms n’abondent pas dans ce récit.

                   La Belle et le Fuseau, page 23

Neil Gaiman et Chris Riddell : travail de création et polémique

Pour en apprendre davantage sur La Belle et le Fuseau, le travail des auteur et illustrateur de cette merveille, pour découvrir en détail les sublimes illustrations, « Portez donc votre regard en vrille par ici », pour reprendre l’expression de l’affreux Monsieur Croup, dans Neverwhere. Quant à la fameuse polémique, je vous laisse la découvrir… C’est en anglais, ça va aller?

La Belle et le Fuseau de Neil Gaiman et Chris Riddell
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2 pensées sur “La Belle et le Fuseau de Neil Gaiman et Chris Riddell

    • 12 avril 2017 à 9 h 50 min
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      Il est superbe ! Un roman graphique incontournable selon moi (il faut dire que je suis une inconditionnelle de Neil Gaiman…). L’univers des contes y est joliment représenté. Bonne journée ! A bientôt !

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