Auteure : Anya Allyn

Traduit de l’anglais par : Vincent Tassy

Illustratrice : Miesis

Maison d’édition : Éditions du Chat Noir

Collection : Cheshire

Parution : février 2017

Nombre de pages : 444

Je remercie Cécile Guillot de m’avoir fait découvrir cette auteure.

(Re)lire l’interview de Cécile Guillot.

Présentation de l’éditeur

6 jeunes, 1 lac…
Sous l’eau, trop de secrets… 

Sera, onze ans, a vécu toute son enfance dans un orphelinat. Mais sa vie prend un nouveau tournant lorsqu’elle découvre que sa mère biologique est bel et bien en vie et à sa recherche. Conduite à Lake Ephemeral, un domaine résidentiel isolé, pour l’y rencontrer, la jeune ado découvre une communauté en marge du monde. Là, les enfants sont libres de vivre pleinement jeux et aventures au quotidien dans ce paradis naturel.
Mais bien vite, d’étranges détails troublent Sera : on lui refuse toute entrevue avec sa mère malade, les cinq autres jeunes qui cohabitent avec elle ne connaissent rien du monde ni de leurs premières années. Et si l’imposante clôture électrique qui délimite le domaine est bien installée pour les protéger de l’extérieur, pourquoi le terrain est-il infesté de plantes carnivores mortelles ?
Dans les profondeurs du Lac Éphémère, Sera parviendra-t-elle à percer les secrets des sept manoirs ? Parviendra-t-elle à s’échapper ?

De pierres, de végétation et d’eau

Sept manoirs, dans leurs domaines broussailleux, encerclaient Lake Ephemeral comme des sentinelles. Une enceinte de fer inclinée les entourait, tenant à distance tout spectateur un peu trop aventureux. Les branches luxuriantes s’élevaient vers des hauteurs vertigineuses en dessinant des formes fantastiques. Roseaux et scirpes poussaient en bataillons sur les bords du lac, dont la surface était parsemée de belles-de-jour.

Pendant la moitié de l’année, le lac n’était rien de plus qu’un parc en demi-cercle, au centre duquel trônaient deux statues d’enfants. Mais d’avril à septembre, les pluies noyaient le parc, le transformant en lac – et alors les statues disparaissaient sous les eaux, loin des regards. Ainsi le lac était-il éphémère, abreuvé à la fois par les pluies annuelles et une petite rivière souterraine.

Une chose est sûre, ces premières lignes du roman accrochent, plantent le décor et préfigurent la suite de l’histoire de façon magistrale. Bon, il faut dire que la simple évocation de manoirs me fait fondre… Ça me rappelle la littérature gothique que j’affectionne tant. Ajoutée à cela une nature quasi indomptable, mouvante, et je suis comblée… De plus, ces mots, soigneusement choisis, semblent s’adresser à nous – lecteurs. Serions-nous ces spectateurs un peu trop aventureux, osant ouvrir le livre et ainsi perturber le calme et la tranquillité apparente du domaine de Lake Ephemeral ? Serait-ce une mise en garde ? C’est en tout cas l’impression que j’ai eue tout au long du roman. Celui-ci nous happe, chapitre après chapitre, et nous transforme en témoins impuissants d’une affaire effroyable. Impossible de faire machine arrière, lecture oblige.

Au début du roman, nous découvrons Sera – une jeune fille au caractère bien trempé. Celle-ci apprend l’existence de sa mère, quitte son orphelinat de Newberry et la bienveillante Mrs Dunn, est conduite à Lake Ephemeral – là où sa mère l’attend. À son arrivée, on lui annonce qu’elle n’ira pas à l’école ou à l’université en ville, qu’elle ne sortira pas du domaine puisque tout est fourni sur place. Elle qui rêve de devenir entomologiste… De plus, elle ne rencontrera pas sa mère – pas tout de suite – car celle-ci est malade. Pour couronner le tout, d‘étranges paroles intriguent, puis inquiètent et oppressent. Sans compter la tragédie qui surviendra peu de temps après…

« Nous devons nous assurer qu’on ne nous la reprendra plus. »

Naturellement.

« […] Seraphine Ferón, ma chérie, c’est merveilleux que tu sois de retour, tu nous as terriblement manqué. Je suis consciente que tu n’as pas beaucoup de souvenirs, ma pauvre petite. Tu souffres d’une sorte de perte de mémoire. »

Sa voix était pesante, comme prise dans d’épais rideaux de velours […].

Ainsi donc, Sera a déjà vécu là… La volière aux papillons – elle l’apprendra très vite de la bouche de Mr Wimberley, jardinier du domaine et tuteur de l’un des enfants – était même son endroit préféré… Comment est-ce possible ? Elle n’a conservé aucun souvenir de son passage à Lake Ephemeral. Pourquoi l’aurait-elle quitté d’ailleurs, seule et si jeune ? Pour le découvrir, elle devra s’affranchir des règles, passer outre les recommandations des uns et des autres et voler de ses propres ailes. Il lui faudra braver l’espace et le temps pour saisir l’histoire et l’ambivalence de cet étrange lieu et de la petite communauté.

L’imagination et l’inventivité d’Anya Allyn sont étonnantes. La symétrie parfaite dans la disposition des manoirs aux noms de couleur, les fleurs-cercueils et les Papillons d’Éternité, la serre, la chambre de verre, et bien d’autres trouvailles dont je ne dévoilerai ni la fonction ni leur place dans l’intrigue, en font un univers tout simplement fascinant. Il faut également reconnaître que la plume de Vincent Tassy y est pour beaucoup dans le mystère et la poésie contenus dans le texte. La magie et la beauté des lieux, l’inquiétante étrangeté (merci Freud !) des personnages et des situations sont joliment mises en mots.  

La magnifique couverture réalisée par Miesis, que j’ai observée (contemplée plutôt…) un nombre incalculable de fois au cours de ma lecture, invite à un va-et-vient entre le texte et l’illustration. Les couleurs quasi surnaturelles, la jeune fille à la robe de velours vert, aux cheveux blonds – presque translucides – endormie dans une barque, le tissu en velours bordeaux, les papillons aux couleurs éclatantes – en surimpression, attirent l’oeil de façon irrésistible. En position foetale, on a l’impression qu’elle se trouve dans un berceau. Ou bien peut-être dans un cercueil… Sa cheville semble prisonnière d’une étrange plante, non ? La vérité se trouve peut-être pas entre les deux… au bout du compte.

Le lac et le non-lac ou la dualité des êtres

Il ressemble peut-être au jardin d’Éden, mais sous la surface, la pomme pourrit.

Dans cette communauté, les uns viennent d’Angleterre ou d’Irlande, les autres des États-Unis, de Chine ou d’Afrique du Sud. La seule explication que Sera obtiendra de la raison de leur présence à Lake Ephemeral viendra de l’institutrice du domaine et mère d’Amethyst : « […] il est des lieux qui nous appellent. Et quand tu y arrives enfin, tu sais que tu es chez toi. » S’agirait-il d’une secte ? Les adultes ont des réactions surprenantes, un discours un peu trop lissé… Quelle forme de folie les anime ? Sera a l’impression de voir les mystérieuses statues la suivre du regard…

Lorsque, deux semaines après son arrivée, survient la tragédie – l’horreur, la jeune fille n’a qu’une envie : fuir car ne se sent pas à sa place. Mais pas avant d’avoir vu sa mère que l’on dit malade, pas avant d’avoir compris ce qui se cache derrière les visages des protagonistes, derrière la perfection du cadre. Étonnant pour une jeune fille de onze ans…

Parce que les héros sont (surtout) des enfants, on pourrait s’en agacer, prétendre même que l’on ne parviendra jamais à s’identifier à l’un d’eux. Or il n’en est rien. Au contraire, le roman prend tout son sens grâce à ce choix. Ils doivent être des enfants. Il ne peut pas en être autrement. Vous comprendrez bientôt, à la lecture du livre. Et puis, les enfants grandissent, non ?…

Au moment où l’impensable vérité éclate, les certitudes que nous nous sommes forgées en tant que lecteur s’envolent, balayées par d’incroyables révélations. De nouvelles hypothèses et interprétations s’offrent à nous, et l’on doit faire face à nos préjugés, nos sentiments ambivalents, gérer la suite de la lecture en redéfinissant complètement les contours de l’intrigue. Intrigue qui prend alors une tout autre dimension. Les personnages apparaissent enfin sous leur vrai jour, mais pas celui que l’on avait imaginé.

Pour affiner et parfaire la dualité des personnages, Anya Allyn allie plusieurs genres – science-fiction, fantastique et fantasy, avec une dimension horrifique qui interroge les rapports entre monstruosité et humanité.  De l’émerveillement esthétique, nous passons à l’effroi moral et de l’effroi moral, nous passons à l’émerveillement esthétique. Est-ce la réalité qui vacille ou bien la science qui nous rattrape ?    

Un COUP DE COEUR, donc, pour ce roman déroutant, à la fois sombre et lumineux, hypnotique à la manière du domaine de Lake Ephemeral. Peut-on encore parler de genres lorsqu’on est en présence d’un texte à l’hybridité étonnante ?

Une superbe découverte !

Un petit mot encore…

Des livres parus aux Éditions du Chat Noir, je n’ai lu – pour l’instant – que Tragic Circus et Willow Hall. Tout simplement parce que j’ai découvert la maison d’édition il y a très peu de temps. Et je suis conquise par le soin apporté à l’objet-livre, les illustrations saisissantes, la qualité des textes. Je ne vais donc pas m’arrêter là. Je viens d’ailleurs de précommander cette anthologie très prometteuse, à paraître en juin 2017 !

Sous la dir. de Mathieu Guibé Illustratrice : Marcela Bolivar

 

Lake Ephemeral de Anya Allyn

4 pensées sur “Lake Ephemeral de Anya Allyn

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