Comme une envie de lire…

Pour ne rien vous cacher et parce que citer ses sources me paraît essentiel dans la production d’un article publié (sur un blog ou autre…), c’est à la lecture de la chronique rédigée par Audry Esprint sur son blog Le Carnet Enchanté que j’ai eu envie de lire le roman de Christelle Dabos, même si Les Fiancés de l’hiver ne m’était pas inconnu puisque l’auteure a remporté en 2013, grâce à ce titre, le concours du premier roman destiné à la jeunesse organisé par les Éditions Gallimard Jeunesse, RTL et Télérama, et que nombre de chroniqueurs avaient déjà écrit sur le sujet.

Voilà donc que le livre se retrouve entre mes mains, un soir de janvier, et que je « risque » de n’en faire qu’une bouchée. Tous les ingrédients me paraissent réunis pour un voyage littéraire mémorable en Fantasy, genre que j’apprécie particulièrement. Avant même de d’ouvrir le roman, la citadelle majestueuse qui s’offre au regard et semble tourbillonner telle une toupie flottant dans les airs, sur la couverture réalisée par Laurent Gapaillard, m’intrigue en même temps qu’elle me laisse penser qu’un monde fascinant va être dévoilé au fil des pages. Les images du film d’animation de Hayao Miyazaki, Le château ambulant, me reviennent alors en mémoire… L’incipit confirme cette impression et accroche tout de suite :

On dit souvent des vieilles demeures qu’elles ont une âme. Sur Anima, l’arche où les objets prennent vie, les vieilles demeures ont surtout tendance à développer un épouvantable caractère.

Le bâtiment des archives familiales, par exemple, était continuellement de mauvaise humeur. Il passait ses journées à craqueler, à grincer, à fuir et à souffler pour exprimer son mécontentement. Il n’aimait pas les courants d’air qui faisaient claquer les portes mal fermées en été. Il n’aimait pas les pluies qui encrassaient sa gouttière en automne. Il n’aimait pas l’humidité qui infiltrait ses murs en hiver. Il n’aimait pas les mauvaises herbes qui revenaient envahir sa cour chaque printemps. 

Mais, par-dessus tout, le bâtiment des archives n’aimait pas les visiteurs qui ne respectaient pas les horaires d’ouverture.

Quelle belle entrée en matière, qui laisse déjà entrevoir une écriture ciselée agrémentée d’humour ! Pour faire durer le plaisir, je me discipline, reposant le livre de temps à autre, vacant à de quelconques  occupations ou plutôt à des occupations quelconques. Finalement, il m’aura fallu quatre petits bouts de soirée pour le terminer (le dévorer), et pour apprendre que la Déchirure a engendré plus d’un monde, pour mon plus grand plaisir.

Gallimard Jeunesse, 2013, 528 pages

Sur l’arche d’Anima, vit Ophélie, une jeune fille discrète affublée d’une paire de lunettes bancales et d’une vieille écharpe dont elle ne se sépare jamais, et dotée d’étranges pouvoirs : lire les objets et traverser les miroirs. Ayant déjà rejeté plusieurs demandes en mariage, elle ne peut, cette fois, s’y soustraire. Tout a déjà été arrangé. Fiancée de force à Thorn, intendant peu prolixe du clan des Dragons de la Citacielle – capitale du Pôle, la voilà contrainte de quitter son univers familier, chaperonnée par sa tante Rosaline. Découvrant avec stupeur un monde dont le fonctionnement ne ressemble en rien à ce qu’elle a connu jusqu’alors, elle ne cesse de s’interroger sur les raisons de sa présence en ce lieu. Pourquoi doit-elle endosser le rôle d’un valet alors qu’elle est destinée à intégrer la cour de Farouk, le grand esprit de famille ? Trouvera-t-elle des alliés de poids dans l’univers sombre et impitoyable de la cité flottante ? Qui tire les ficelles de ce qui ressemble à une vaste machination ?

À la croisée des mondes

Ta mère t’a trouvé un bonhomme, il n’y a plus rien à dire.

Ophélie n’a rien d’une aventurière. Maladroite et solitaire, elle préfère la présence des objets – qu’elle sait déchiffrer – à celle des humains. Le défi est donc de taille lorsque, contre son gré, elle s’envole à bord du dirigeable qui la conduira jusqu’à la Citacielle, dans laquelle évoluent des personnages non recommandables ou autres tricoteurs d’illusions. Mais l’héroïne, loin des jeunes filles – mièvres et fades – qui se soucient de leur apparence au point d’en oublier de vivre, possède une force rare : celle de choisir. Si cela peut sembler contradictoire avec l’idée même du mariage arrangé, la rencontre entre Ophélie et Thorn, ours mal léché, représente une possible coexistence de deux mondes inconciliables. Ce qui transparaît, c’est le refus d’Ophélie de courber l’échine et de se laisser manipuler. Dès lors qu’elle comprend que ses dons de liseuse en intéressent plus d’un, elle se joue des conventions, gagne en assurance et en épaisseur, maniant les actes, les paroles et les silences avec une certaine virtuosité – impossible à déceler au début du roman. L’identification fonctionne très bien. D’une jeune fille ordinaire, elle acquiert le statut mythique de l’Élue.

Ce garçon s’est ramolli depuis qu’il vous a enlevée à votre famille. Ça ne lui ressemble pas.

Des jeux d’apparence

Les Fiancés de l’hiver foisonne de descriptions qui, loin d’être rébarbatives, permettent de dessiner les mondes en de multiples dimensions pour mieux les lire et les appréhender, de situer l’intrigue aussi précisément que possible et de cerner la complexité des personnages. Adoptant tout au long du récit le point de vue d’Ophélie, voilà comment la Citacielle lui apparaît la première fois :

Suspendue au milieu de la nuit, ses tours noyées dans la Voie lactée, une formidable citadelle flottait au-dessus de la forêt sans qu’aucune attache la reliât au reste du monde. C’était un spectacle complètement fou, une énorme ruche reniée par la terre, un entrelacs tortueux de donjons, de ponts, de créneaux, d’escaliers, d’arcs-boutants et de cheminées. Jalousement gardée par un anneau gelé de douves, dont les longues coulées s’étaient figées dans le vide, la cité enneigée s’élançait au-dessus et au-dessous de cette ligne. Constellée de fenêtres et de réverbères, elle réfléchissait ses mille et une lumières sur le miroir d’un lac. Sa plus haute tour, elle, harponnait le croissant de la lune.

Les apparences sont souvent trompeuses.

Les absurdités de l’espace faisaient désormais partie de son quotidien.

Les espaces se dérobent et ouvrent sur d’autres espaces, donnant une impression de véritables lieux-palimpsestes, à l’image des objets dont Ophélie est capable de retracer l’histoire. Des ascenseurs qui s’adaptent au nombre de passagers, des salles doubles, des lieux effaçables, voilà qui est monnaie courante dans la Citacielle. Il faut donc ruser en permanence et apprendre à les dompter. On a envie, comme Ophélie, de gratter la surface des choses et des évidences, de voir à travers et au-delà des effets d’optique.

De la même façon, chaque personnage semble à la fois cacher et cultiver une ou plusieurs facette(s) de sa personnalité. Porteurs de lourds secrets, certains, comme la belle Berenilde, Thorn le mystérieux taiseux, l’exubérant Archibald, ou même Gaëlle l’étrange mécanicienne exercent un trouble et une fascination. On s’attache à ces personnages, presque malgré nous. Thorn, immense et maigre, raide comme un piquet et inexpressif, accroché à sa montre gousset comme à une bouée de sauvetage, est particulièrement émouvant. On voudrait pouvoir l’aider, le guider, choisir les mots à sa place…

Le rythme de l’intrigue – parfaitement ficelée, permet de suivre pas à pas la route d’Ophélie et, loin d’être homogène, reflète parfaitement les chemins tortueux empruntés par l’héroïne pour braver le destin et construire sa place dans un monde aussi enchanteur qu’horrifique. Quelle belle trouvaille que ces petits sabliers colorés ! Je n’en dis pas plus quant à leur raison d’être…

Pour en savoir plus sur La Passe-Miroir

Le petit monde de la Passe-Miroir, site de Christelle Dabos (elle-même), fourmille d’informations croustillantes. Si vous voulez savoir, par exemple, quelles sont ses sources d’inspiration, si elle écoute de la musique en écrivant, quelles sont les couleurs de l’écharpe d’Ophélie (sa réponse vaut le coup d’oeil…) ou bien connaître la taille des esprits de famille ou obtenir la liste complète des arches, je vous conseille vivement d’y faire un tour. Vous pouvez également poster des commentaires. L’auteure reste visiblement proche de ses lecteurs. Et c’est très appréciable. Personnellement, je n’ai pas tout lu, j’aime bien conserver une part de mystère autour de la genèse d’une oeuvre.

Uniquement pour la jeunesse ? Pensez-vous…

Les Fiancés de l’hiver a, certes, été publié dans la catégorie jeunesse des Éditions Gallimard, mais il est également paru en format poche aux mêmes Éditions dans la collection Folio (mai 2016), gommant au passage les traditionnels clivages entre  la littérature pour la jeunesse et la littérature pour adultes. Ce qui me semble tout à fait justifié compte tenu de la richesse du roman et de la jolie plume de Christelle Dabos. Non pas que les jolies plumes ne soient pas destinées (exclusivement ou presque) à la jeunesse – car il y en a, beaucoup même – mais elles ont parfois ce pouvoir de circuler entre les catégories d’âges, à la manière des contes de fées.

Je suis impatiente de découvir la suite de cette saga passionnante qui fera, je n’en doute pas un instant, l’objet d’une ou plusieurs prochaine(s) chronique(s) sur ce blog.

La Passe-Miroir, tome 1 : Les Fiancés de l’hiver de Christelle Dabos
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7 pensées sur “La Passe-Miroir, tome 1 : Les Fiancés de l’hiver de Christelle Dabos

  • 6 février 2017 à 7 h 22 min
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    Une vraie bombe cette saga, un bijou d’écriture, d’une richesse incroyable ! Vivement le tome 3 qui se fait longuement attendre…

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    • 6 février 2017 à 13 h 18 min
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      Je suis entièrement d’accord avec toi ! Il me reste quelques chapitres du tome 2 à lire. Je vais donc être très prochainement, comme toi, dans l’attente du troisième tome… A bientôt !

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  • 18 janvier 2017 à 23 h 16 min
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    Woah. Merci, mais MERCI d’être venue me prévenir que tu avais fait une chronique sur ce roman ! Et quelle chronique ! J’aime ta façon d’écrire, j’aime la façon dont tu ordonnes ton avis, j’aime tes mots… C’est un vrai plaisir de te lire ! Je suis heureuse d’avoir pu découvrir ton blog !

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    • 19 janvier 2017 à 12 h 58 min
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      Merci beaucoup ! Tous ces compliments… J’essaie de trouver mes marques. J’ai l’impression que mes articles sont un peu du genre « universitaires » et que toi (sur ton blog), tu as réussi à trouver un style et un ton plus naturels qui me plaisent… En tout cas, ton message est très encourageant ! Merci encore ! A bientôt…

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      • 23 janvier 2017 à 0 h 13 min
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        C’est assez amusant, parce que pour moi, c’est totalement l’inverse ! Tu as la rigueur et justement cette vision universitaire que j’aurai aimé avoir ! C’est d’ailleurs pour ça que j’aime beaucoup lire tes chroniques ! Alors oui, je ne peux que t’encourager et avec grand plaisir (et merci pour tes jolis compliments !)

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  • 17 janvier 2017 à 11 h 21 min
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    Oh mais tu en parles tellement bien ! Cet article m’a juste donné envie de me replonger dans les délices ce roman enchanteur. Et je ne l’avais pas encore lu, tu m’aurais certainement convaincue ;). Thorn me touche beaucoup (trop) moi aussi :).
    Je suis trop contente si j’ai pu te donner envie de lire, et que je le suis encore plus s’il t’a plu :D. Du coup il me tarde que tu lises le tome 2 qui est encore un cran au-dessus !
    J’aime beaucoup la manière dont tu organises tes chroniques, avec les citations <3.

    (attention à la coquille "On a envie, omme Ophélie")

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    • 17 janvier 2017 à 12 h 04 min
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      Bonjour Audry !
      Merci beaucoup ! Tu es adorable. Oui, oui et oui… que de charme ce mystérieux Thorn… C’est à n’y rien comprendre, sauf quand la magie d’une plume s’en mêle.
      Je vois que ton oeil expert ne manque pas d’entraînement. J’ai corrigé la coquille (et deux autres aussi). L’apprentie blogueuse a beau lire et relire, rien de tel qu’un regard extérieur. Merci.

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