L’étrange voyage de Donald Crowhurst de Ron Hall et Nicholas Tomalin

Auteurs : Ron Hall et Nicholas Tomalin

Titre original : The Strange Voyage of Donald Crowhurst [1971]

Traduction (Anglais) : Jacques Mordal

Maison d’édition : Éditions Arthaud

Collection : La traversée des mondes

Parution : 21 février 2018

Nombre de pages : 400

Format : 22 x 2,7 x 13,5 cm

DOCUMENTS

Je remercie les Éditions Arthaud et Babelio.

Présentation de l’éditeur

29 juillet 1969, coup de tonnerre dans le monde maritime. Alors que s’achève la mythique Golden Globe Race, première course autour du monde sans escale en solitaire, le Britannique Donald Crowhurst est en tête lorsque la BBC annonce que le futur héros des mers a triché. Durant deux cent quarante-trois jours, Crowhurst a inventé de toutes pièces son parcours, délivrant par radio de fausses positions tandis qu’il se contente de faire des ronds dans l’eau en Atlantique, attendant de rejoindre le peloton de tête – Robin Knox-Johnston et Bernard Moitessier – au retour du cap Horn. Journal de bord frauduleux, lettres mensongères à sa famille… le crime était presque parfait, mais l’immense réalité de l’océan ne tarde pas à rattraper Crowhurst, qui finit par être pris à son propre piège et par sombrer dans la folie.
À partir des carnets, de documents filmés retrouvés sur son navire et de lettres de Crowhurst, Nicholas Tomalin et Ron Hall, journalistes au Sunday Times, nous font revivre la tragédie de cet homme ordinaire décidé à se sauver coûte que coûte de la faillite, pris au piège de la mer et de ses mensonges. En dressant le portrait de ce héros shakespearien victime du « drame maritime du siècle » comme on a coutume de l’appeler, les deux enquêteurs livrent le récit d’une dérive inéluctable conduisant Crowhurst du mensonge à la démence jusqu’au suicide.

Nicholas Tomalin (1931 – 1973) et Ron Hall (1934 – 2014) étaient journalistes au Sunday Times.

J’ai reçu ce livre à l’occasion de la dernière Masse Critique de Babelio. Si je ne suis pas une grande connaisseuse en matière de navigation – j’ai même le mal de mer, alors imaginez -, j’ai beaucoup apprécié ma lecture.

Je me demande ce que Jules Verne, amoureux de la mer, aurait fait de cette incroyable histoire. Exactement un siècle avant l’odyssée tragique de Donald Crowhurst, en 1869, était publiée la première partie de son célèbre Vingt mille lieues sous les mers… Sauf que, dans L’étrange voyage de Donald Crowhurst, nous ne sommes pas dans un roman d’aventures mais dans la vraie vie.

Ron Hall et Nicholas Tomalin ont réalisé un travail d’orfèvres pour reconstituer l’itinéraire, les faits et gestes de Donald Crowhurst. Le livre relate le périple à la fois extraordinaire et terrifiant vécu par un homme emprisonné dans une toile qu’il a lui-même tissée au cours de longs mois passés en solitaire en Atlantique. On se demande comment cet homme a pu tenir aussi longtemps…

Très bien construit, découpé en vingt chapitres, L’étrange voyage de Donald Crowhurst nous permet de suivre en alternance des moments à bord du Teignmouth Electron – trimaran créé spécialement pour le Golden Globe Challenge -, des moments vécus à terre par l’entourage du marin britannique, et l’écho retentissant de la course dans le monde médiatique. La carte représentant l’itinéraire du navigateur, au début du livre, permet de se repérer et de suivre le voyage. La personnalité de Donald Crowhurst nous est dévoilée avec une grande subtilité. De nombreuses questions restent ouvertes et permettent au lecteur de se forger son propre avis.

L’étrange voyage de Donald Crowhurst, p. 20

La préparation du voyage, le départ précipité, l’amateurisme dont fait preuve Donald Crowhurst – pourtant entouré de véritables professionnels -, laissent présager le pire, bien au-delà des inévitables difficultés matérielles. On a l’impression d’un brouillon grandeur nature, qu’il faudrait réécrire encore et encore. Et si les choses s’étaient déroulées autrement ? Si l’un des amis de Donald Crowhurst, sa femme ou même ses enfants lui avaient demandé d’abandonner la course ? Mais voilà, personne ne l’a fait. Trop de frais déjà engagés peut-être ? Il faut dire également que Donald Crowhurst inspirait une forme de confiance, son optimisme à toute épreuve et ses ambitions grandissantes au fil des années – les auteurs remontent assez loin dans son parcours – ne laissaient aucune place au doute et à la critique. Le croisement des nombreux témoignages rassemblés par les journalistes montre que si Donald Crowhurst a dévoilé un petit bout de lui-même à chacun, nul ne peut dire qu’il le connaissait réellement. Le navigateur savait manier le langage avec dextérité, tenir un discours, se montrer convaincant.

Le moment de bascule s’étire sur de longues semaines. La descente aux enfers prend forme sous la plume des auteurs et celle du navigateur –  de nombreux extraits des journaux retrouvés à bord du Teignmouth Electron sont retranscrits dans le livre. Alors même qu’il sombre, seul au milieu de l’Atlantique, il tente de maintenir les apparences. Incapable de prendre une décision sur la conduite à tenir – continuer à mentir ou renoncer – il semble jouer la montre, attendant désespérément un miracle.

Une lueur d’espoir apparaît, pourtant, lorsque Donald Crowhurst réalise que, s’il ne gagne pas la course, la supercherie ne sera jamais mise au jour. Il lui suffisait donc de perdre. Mais rien ne se passe comme prévu. Bernard Moitessier ne se décide pas à rentrer en Europe et repart pour un tour du monde en solitaire, et Nigel Tetley, alors qu’il se trouve en tête, fait naufrage. La seule option possible s’effondre. Le dix-septième chapitre du livre s’intitule L’inévitable triomphe

J’ai fermé le livre avec l’impression que cette histoire continuera à résonner en moi. Car, au-delà du contexte maritime et donc de certains détails techniques qui, bien qu’instructifs, m’ont échappé, la tragédie vécue par Donald Crowhurst et ses proches touche à la fois à l’intime et à l’universel. Il y a dans ce livre quelque chose de troublant et d’émouvant que seule une lecture du livre permet véritablement d’appréhender.

Nous avons laissé le récit se dérouler selon une chronologie strictement documentée, appuyée sur les copieux écrits de Donald Crowhurst lui-même. Si parfois, pour mieux suivre le fil des événements, nous nous sommes permis quelque spéculation sur l’état d’esprit de Crowhurst, voire sur l’un de ses faits et gestes, nous nous sommes toujours ingéniés à le laisser clairement entendre, sans jamais nous permettre de conclusions fermes sauf lorsque celles-ci s’imposaient à l’évidence.

Il se peut que malgré cette approche rigoureuse ce récit ait quelque chose du roman, mais ce sera seulement parce que le cours des événements réels a pris ici la forme inexorable d’une tragédie imaginaire. 

L’étrange voyage de Donald Crowhurst, Préface des auteurs, p. 9-10

Il [le bateau] était encore encombré de matériel entassé. Ils en firent le tri tant bien que mal puis rentrèrent à l’hôtel sur le coup de 2 heures du matin. Une fois couché, Donald demeura silencieux à côté de Clare. Après avoir paru se battre pour chercher ses mots, il déclara finalement d’une voix calme : « Chérie, je suis très déçu par ce bateau. Il n’est pas bien. Je ne suis pas prêt. Si je pars avec les choses dans cet état désespéré, comment pourrez-vous libérer votre esprit de ce souci ? »

Clare, à son tour, ne sut répondre que par une autre question : « Si vous abandonnez maintenant, serez-vous malheureux tout le reste de votre vie ? »

Donald ne répondit pas mais se mit à pleurer.  

L’étrange voyage de Donald Crowhurst, p. 119

Ses messages radio se bornaient au strict minimum pour cadrer avec un voyage autour du monde. C’est comme s’il avait voulu se réserver la possibilité de fabriquer ce faux voyage sans vouloir pour autant s’engager irrévocablement. Mais le choix ne pourrait demeurer ouvert pour toujours ; si réservés qu’ils fussent, ses télégrammes ambigus devraient bien donner quelques indications sur ses progrès. À mesure que les jours s’écoulaient, il devenait de moins en moins plausible d’arriver tout simplement dans un port quelconque et de se retirer honorablement de la course. À la fin, c’est le temps qui prendrait la décision pour lui. 

L’étrange voyage de Donald Crowhurst, p. 196

Bon à savoir !

Le film Le Jour de mon retour, inspiré de l’histoire de Donald Crowhurst et réalisé par James Marsh, sort cette semaine, le mercredi 7 mars 2018, sur les écrans. Comme il est toujours intéressant de comparer les variations sur un même thème, je vais m’empresser d’aller le voir !

 

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