Pourquoi ce choix pour ma première chronique sur ce blog  ?

J’ai découvert Neil Gaiman, faiseur de mondes et d’histoires (dans le bon sens du terme…), avec Neverwhere. Alors que je travaillais à définir un champ d’étude pour mon mémoire de littérature, je me suis rendue compte que ce qui m’intéressait particulièrement était le motif du souterrain et le principe de la croisée des mondes dans les littératures de l’imaginaire (en particulier la fantasy), qu’elles soient destinées aux jeunes lecteurs ou aux adultes. Il a été difficile d’arrêter un corpus car, à y regarder de près, bon nombre d’œuvres mettent en scène la plongée dans un ou plusieurs autre(s) monde(s). Combien de héros et d’héroïnes en effet, et, par extension, de lecteurs et de lectrices, se sont déjà retrouvés dans un état liminaire, avec ce sentiment d’inquiétante étrangeté mais aussi d’angoisse délicieuse, au moment du franchissement d’un seuil ? Les romans de Neil Gaiman, dont les mondes hybrides ne cessent de m’étonner, correspondaient parfaitement à mes attentes, universitaires certes, mais aussi et surtout à mes goûts personnels : un autre monde, là, tout contre…

Neverwhere [1996], J’ai Lu, 2007

Lorsque Richard Mayhew quitte sa petite ville natale pour s’installer à Londres, il n’imagine pas un seul instant, malgré les signes avant-coureurs, que sa vie va basculer. Un soir, alors qu’il s’apprête à dîner au restaurant en compagnie de Jessica, sa fiancée, il découvre Porte, une jeune femme inconsciente gisant sur un trottoir londonien. Il décide de la ramèner chez lui et de prendre soin d’elle, malgré les protestations de Jessica qui finit par le quitter. Le désarroi de Richard augmente encore lorsqu’il réalise, après le départ de Porte, qu’il est devenu invisible aux yeux de son entourage. Sa quête commence alors : reconquérir son identité. Mais pour cela, il va devoir plonger dans Londres d’En Bas, univers féérique aussi fascinant que dangereux, pour retrouver la mystérieuse et troublante inconnue…

Richard ne croyait pas aux anges. Il n’y avait jamais cru. Pas question de se mettre à y croire maintenant. Cela dit, il est beaucoup plus aisé de ne pas croire en quelque chose quand ladite chose n’est pas en train de vous regarder en face et de prononcer votre nom.

Avant le roman

Au début des années 1990, Neil Gaiman écrit le script de Neverwhere, série télévisuelle de fantasy, commandée et produite par la BBC. Le sujet est vaste : parler des sans-abris londoniens. Mais, dès le premier jour de tournage, il décide d’en faire (tout) un roman – celui qui verra le jour en 1996. Pourquoi ? Le travail des réalisateurs, notamment au niveau du traitement de la Bête de Londres – monstre terrifiant vivant dans les artères de l’En Dessous – ne lui convient absolument pas. La Bête de Londres, remplacée par une vache dans la série, n’a plus du tout l’air effrayant et perd l’effet escompté. Lorsque j’ai lu les propos de Neil Gaiman dans l’excellent livre de Hayley Campbell (Tout l’Art de Neil Gaiman [The Art of Neil Gaiman, 2014], 2015 pour l’édition française), j’ai bien ri en imaginant la scène…

L’idée originale était de faire des prises de vue d’un sanglier de manière à ce qu’il ait l’air gigantesque. J’ai donné mon accord pour la vache à condition qu’elle porte une prothèse faciale qui l’empêcherait de ressembler à un bovin. Puis ils ont rajouté des armes plantées dans ses flancs. Ensuite, ils m’ont montré les rushes et j’ai demandé : « Et le maquillage de la vache ? Le masque pour, qu’au moins, elle n’ait pas l’air de ressembler à une vache ? » Et ils m’ont répondu : « Ben, peut-être que là elle n’est pas effrayante mais lorsqu’on se tenait à côté d’elle, c’était le cas. » Et les accessoiristes ont dit que ce n’était pas leur boulot, les maquilleurs ont ajouté que c’était encore moins le leur et que c’était pour les accessoiristes. On n’a pas réussi à se mettre d’accord. Donc c’est juste une vache.

Voyons cela en images…

                      Richard est horrifié !
    Le monstre semble pourtant à taille humaine…

 

 

Ah oui, en effet, la vache n’était sans doute pas le choix le plus judicieux… Nous sommes très loin du minotaure !

Bon, la série vaut le coup d’oeil quand même… Si, si, je vous assure…

Londres d’En Haut et Londres d’En Bas

Revenons au roman… Un véritale dédale souterrain, monde parallèle et autonome, se déploie sous la capitale britannique. Peuples-rats et autres personnages ou étranges créatures circulent dans ce sombre territoire éclairé par des chandelles que l’on ne compte plus, divisé en baronnies et organisé selon un système féodal. Pour retrouver Porte, elle-même à la recherche des meurtriers de ses parents, Richard n’a pas d’autre choix que de s’armer de courage et de patience, et d’intégrer de nouvelles règles pour le moins insolites (comme la prosternation hilarante devant des rats hauts placés dans la hiérarchie), s’il veut obtenir quelque information utile à sa quête. Les rapports de force s’inversent, rappelant au passage les dimensions  sociologique et politique à l’origine de la série. L’écriture de Neil Gaiman possède un réel pouvoir visuel et nous permet de vivre pleinement ces instants magiques et parsemés, de surcroît, d’un humour décalé particulièrement savoureux. Comme dans les séries, le rythme est soutenu, entretenu par une alternance entre les deux mondes, ainsi qu’un croisement de quêtes de plusieurs protagonistes. Tout ça en un seul roman !

Brouillage des frontières

L’hybridité des mondes, le brouillage des frontières spatio-temporelles et génériques, entre le monde de l’enfance et le monde adulte, et l’imprévisibilité narrative empêchent toute installation dans une lecture confortable, j’entends par là une lecture facile, qui se déroule toute seule. Rien n’est jamais acquis, de la même façon que le vertige qui s’empare de Richard au fil de ses découvertes dans l’autre monde ne le quitte plus, que les quelques certitudes qu’il possédait et la routine qui le guidait jusque-là s’effondrent. Dans le même temps, le voilà obligé, pour (sur)vivre dans ce monde étrange, de faire confiance à ses nouveaux partenaires, Porte, mais aussi… le Marquis de Carabas, dont Richard se souvient vaguement avoir entendu parler ! Une petite bulle commence alors à poindre dans un coin du cerveau du héros qui passe par différentes phases, contradictoires semble-t-il, mais finalement initiatiques : refus, scepticisme, puis acceptation libératrice.

Fasciné par les mythes, les légendes et les contes de fées, Neil Gaiman y puise certains codes (schémas narratifs, grands thèmes et personnages-types) pour mieux s’en affranchir. Londres, si souvent mise à l’honneur dans la création littéraire et artistique au point d’en faire un véritable mythe (voir à ce propos la sélection bibliographique de la Bibliothèque nationale de France, disponible ici) , revit sous une plume inventive et empreinte de magie. Nombre de toponymes réels sont empruntés à la capitale britannique : stations de métro (surtout celles qui ont fermé leurs portes depuis longtemps…), monuments hitoriques, quartiers et grands magasins… Ajoutées à cela, des références à l’architecture victorienne et à la véritable histoire londonienne procurent un puissant effet de réel puissant combiné à des moments surréalistes.

Seuls les initiés connaissent l’emplacement du Marché Flottant, moment de commerce et de trêve entre les différents peuples souterrains, grâce à un jeu relationnel de séduction et de manipulation dans les tréfonds de Londres. Lorque Richard réalise qu’il a lieu dans l’un des magasins les plus emblématiques de Londres, il crie au sacrilège avant de se laisser complètement transporter…

Lisez plutôt…

C’était du pur délire. […]. C’était bruyant, vulgaire, c’était fou et, par bien des aspects, tout à fait fabuleux. Les gens discutaient, marchandaient, criaient, chantaient. Ils vantaient et présentaient leurs denrées, et en clamaient la supériorité. De la musique jouait – une dizaine de mélodies différentes, interprétées d’une dizaines de façons différentes sur une vingtaine d’instrument différents, pour la plupart improviés, imperfectibles et improbables. Richard huma les relents de nourriture. Toutes sortes de provendes : le fumet des currys et des épices semblait prédominer avec, en toile de fond, l’odeur de la viande grillée et des champignons. On avait dressé des étalages à travers tout le magasin, à côté des rayons, et parfois même dessus, là où, durant la journée, on vendait des parfums, des montres, de l’ambre ou des foulards de soie.

Ces superpositions sensorielles créent un effet d’écho avec d’autres romans de l’auteur en rappelant, par exemple, la danse macabre dans L’étrange vie de Nobody Owens ou le théâtre dans Coraline, et font véritablement partie de l’esthétique de l’écriture de Neil Gaiman qui raffolent des hétérotopies (au sens de Michel Foucault).

Des personnages, entre stéréotype et invention

Humains et créatures imaginaires cohabitent sans couture dans Neverwhere. Nous avons affaire, entre autres, à une damoiselle à dés-en déstresser qui a aussi le pouvoir d’ouvrir toutes les portes, un héros ordinaire – chevalier servant et maladroit (cliché comme on les adore), une fiancée étouffante, un Chasseur (ou plutôt une Chasseuse) qui…eh bien… euh…chasse, un Ange déchu et terriblement jaloux.

Viennent aussi les méchants très méchants, dépeints de façon tellement caricaturale qu’on glisse lentement mais sûrement, toujours avec plaisir, vers le patrimoine de l’imaginaire collectif. Et ça fonctionne, nous sommes en terrain de connaissance. Messieurs Croup et Vandemar, terribles tueurs, immortels de surcroît, poursuivent Porte et qui ont, comme ils le disent eux-êmes, des gens à endommager. Un de mes personnages préférés est le Marquis de Carabas, joliment détourné par Neil Gaiman. Personnage central, à la fois dangeureux, charmeur et désabusé, il permet aux gens de « se refaire » (contrairement au conte de Charles Perrault dans lequel c’est le chat qui refait les gens). Le jeu parodique en vaut la chandelle. Ce petit échange entre Richard et le Marquis de Carabas en est un échantillon :

– Êtes-vous cliniquement fou?

– La chose est possible, quoique très improbable. Pourquoi?

– Parce qu’il faut bien que l’un de nous le soit.

Richard finira par intégrer avec un naturel déconcertant les événements surnaturels.

Un coup de coeur

Neverwhere, au-delà de l’intrigue, donne forme à l’invisible, interroge notre rapport à l’étrange, au merveilleux et à la fiction en général. La confrontation des deux mondes dévoile les différentes facettes d’une même réalité, sans prédominance de l’une par rapport à l’autre. Comme si, finalement, Neil  Gaiman voulait protéger le caractère pluriel et mouvant – inhérent à la création littéraire, de toutes formes de limites ou de catégories. Ce roman cache bien son jeu, à travers une histoire a priori abracadabrante mais qui repose en réalité sur de solides références au patrimoine de l’imaginaire collectif. Divertissement et réflexion se mêlent ainsi naturellement.

Une fois de plus, les détracteurs de la fantasy, ou ceux qui pensent qu’elle ne s’adresse qu’aux adultes qui n’ont pas su grandir, se trompent. Vraiment.

Neverwhere de Neil Gaiman
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