Comment ai-je pu passer à côté de ce classique de la littérature américaine pour la jeunesse ?

J’ai découvert ce petit trésor, par hasard, au détour d’un rayon de ma médiathèque préférée. Écrit par Eleanor Hodgman Porter (1868-1920) et publié en 1913 aux États-Unis, Pollyanna rencontre un vif succès, notamment dans les pays anglo-saxons, au point de devenir un véritable best-seller. Forte de cette soudaine notoriété, l’auteur écrira une suite, Pollyanna grandit,  en 1915.

Si je suis passée à côté, c’est peut-être et sans doute parce que le roman n’a été traduit en français qu’une seule fois, en 1929, lorsqu’il est paru aux Éditions Jean-Henri Jehebert (Genève, Suisse) sous le titre Pollyanna ou Le Jeu du contentement, avant de retomber aux oubliettes pendant plusieurs décennies.

Ce sont les Éditions Zethel (joli anagramme de Hetzel, si cela vous dit quelque chose…) qui le publient en France, pour la première fois, en avril 2016.   

Concentré d’optimisme, Pollyanna agit comme un rayon de soleil printanier au sortir de l’hiver.

Pollyanna [1913], Zethel, 2016, 254 p.

Miss Polly Harrington reçoit, de la part d’un notaire, une lettre lui annonçant deux nouvelles inattendues : le décès de son beau-frère – le révérend John Whittier – qu’elle n’a pas revu depuis de nombreuses années, et l’arrivée imminente de sa nièce – Pollyanna, désormais orpheline à l’âge de onze ans, qu’elle ne connaît pas. Loin de se réjouir de la venue de la jeune fille, Polly accomplit néanmoins son devoir en lui offrant un toit. Nancy, la domestique du manoir, accueille chaleureusement l’enfant pour pallier la froideur et l’hostilité de sa patronne. Mais Pollyanna a de précieuses ressources. Son optimisme à toute épreuve, jeu auquel elle s’adonne en souvenir de son père malgré l’interdiction de sa tante de citer le nom de celui-ci, a tôt fait de se propager dans le petit village. Jusqu’au jour où… Jusqu’au jour où tout bascule, au point qu’un événement lui ôte toute envie de jouer…

Après tout… je devrais me réjouir qu’elle refuse que je lui parle de mon père, songea-t-elle. Ce sera plus facile à supporter, peut-être, si je ne parle pas de lui. C’est sûrement pour cette raison qu’elle me l’a interdit.

Convaincue de la « bienveillance » de sa tante, elle chassa ses larmes et regarda autour d’elle avec enthousiasme.

Le mythe de l’orphelin fonctionne à merveille

Pollyanna n’a rien à perdre, ou presque. Après la mort de ses parents, elle se retrouve seule, avec ou contre tous, cela dépend du point de vue que l’on adopte. On s’attend donc à ce que sa tante, en dépit de l’austérité qui la caractérise, plie devant l’enthousiame de Pollyanna, heureuse dans son malheur de retouver sa famille, après son séjour forcé chez les Dames Patronnesses. Mais Miss Polly, malgré l’immensité de sa demeure, malgré les chambres vides joliment décorées de tableaux et de tapis, lui réserve une chambrette, sous les combles, là où la chaleur est la plus étouffante…

Le cadre est ainsi posé. La fillette va devoir se battre, dans un monde d’adultes, pour faire sa place. Cela fait écho à la multitude de textes (pour la jeunesse ou non) qui foisonnent de petits ou de grands héros orphelins, au point qu’on se demande si la condition orpheline n’est pas devenue un incontournable de l’écrivain, l’absence et le deuil impliquant une fragilité et une nécessaire reconstruction qui favorisent l’identification du lecteur. Le propos revêt un caractère universel et traverse – avec douceur, dans le cas de Pollyanna – nos imaginaires collectifs.

L’initiation des héros

Pollyanna est un récit d’initiation. On assiste à l’émancipation d’une fillette en dehors de la sphère parentale. Hyper classique, pas de quoi fouetter un chat, me direz-vous… Oui, peut-être, mais l’intérêt du texte réside dans le fait que la pétillante fillette n’a pas le monopole de l’héroïsme. Les personnages, qui partent souvent de très loin en ce qui concerne la question du bonheur, sont aussi capables de métamorphose. Qui l’eût cru ? Personne… Les villageois paraissent avoir cent ans. On a l’impression d’une sorte de huit-clos malsain dans lequel, portant le poids de non-dits et autres secrets de famille, ils restent embourbés dans de vieilles habitudes. Certaines scènes, en effet, montrent la résistance dont ils font preuve pour éviter de vivre autrement.

– Enchantée, madame Snow, déclara-telle en s’approchant. Ma tante Polly espère que vous allez bien, aujourd’hui. Elle vous envoie de la gelée aux épices.

– De la gelée ? Seigneur ! marmonna la dame d’une voix pleurnicharde. Naturellement, je lui en sais gré, mais j’espérais que ce serait du bouillon d’agneau, cette fois.

Déconcertée, Pollyanna fronça les sourcils.

– Mais, n’est-ce pas du poulet que vous réclamez quand on vous apporte de la gelée ?

– Quoi ? fit vivement Mme Snow en se tournant vers elle.

– Non, rien ! s’empressa de répondre la fillette. Nancy m’a affirmé que c’était du poulet que vous réclamiez quand elle vous apportait de la gelée, et du bouillon d’agneau quand vous receviez du poulet. Ou le contraire. Elle ne savait pas très bien.

N’est-ce pas surprenant, alors, de voir Madame Snow, l’éternelle instatifaite, hypocondriaque de surcroît, ou bien Monsieur Pendleton, tout de noir vêtu, réclamer la présence de la fillette, encore et encore ?

Je viens de te prescrire à un patient…

Le médecin du village – il faut bien aussi un médecin dans ces histoires-là, a tout compris, alors même que Pollyanna n’a pas encore conscience de l’effet qu’elle produit.

La magie ne revêt pas toujours la ou les forme(s) que l’on croit

Comment une enfant peut-elle se réjouir d’avoir reçu des béquilles au lieu d’une poupée ?

Il se passe quelque chose de merveilleux dans ce livre. La magie opère, sans aucun événement surnaturel. Voilà qui est bien singulier. Pollyanna, par sa présence et l’attention inconditionnelle qu’elle porte aux autres, possède une force unique, transmise par son père, qui lui permet de voir le bon côté des choses et de communiquer aux autres (y compris au lecteur) une énergie renouvelée. On assiste donc à l’inversion des rôles, Pollyanna se retrouvant finalement dans la position de l’éducatrice. D’un naturel déconcertant, elle représente aussi l’Enfance, ce paradis perdu que les adultes peinent à retrouver. L’écriture, simple et efficace, renforce cette dualité qui caractérise Pollyanna.

La puissance de son jeu – celui de se réjouir quelques soient les circonstances, s’apparente, me semble-t-il (il s’agit de mon interprétation…), aux pouvoirs des super-héros ou autre sorciers que nous connaissons tous qui, eux aussi, ont vécu le drame de la perte prématurée de leurs parents. Nul besoin de rappeler la situation familiale de Superman ou de Harry Potter, par exemple…

Soudain, le regard du médecin s’embua de larmes, car il menait une vie solitaire. Il n’avait ni femme, ni foyer à part son cabinet de deux pièces dans une pension de famille. Son métier le passionnait. Plongeant dans le regard pétillant de Pollyanna, il eut l’impression qu’une main aimante et bienveillante venait de se poser sur sa tête. Il savait désormais qu’il ne passerait plus jamais une journée harassante ou une nuit blanche sans cette exaltation nouvelle qu’il venait de puiser dans les yeux de Pollyanna.

Des « bons sentiments »… et alors?

Si côté moralisateur il y a – rappelons que nous sommes au début du vingtième siècle et que l’éclosion du sentiment de l’enfance est toute récente, Pollyanna offre une belle vision des relations qui peuvent se nouer entre l’enfance et le monde adulte.

Oui, de « bons sentiments » traversent le récit, mais pas au sens péjoratif de l’expression. Je vous invite à consulter ce petit article très instructif à ce propos : Pourquoi les « bons sentiments » ont-ils si mauvaise réputation.

Je pense que chacun d’entre nous devrait avoir un exemplaire de Pollyanna à portée de la main et qu’il devrait être remboursé par la sécurité sociale.

Et pour celles et ceux qui préfèrent lire dans le texte, Pollyanna se trouve par ici.

Une invitation à jouer… jouons !

Puisque le jeu de Pollyanna consite à se réjouir quelles que soient les circonstances, commençons !

La journée a été harassante ? Tant mieux, je vais me glisser sous la couette très tôt dans la soirée avant de m’endormir sur un de mes livres favoris.

Je ne parviens pas à écrire une seule ligne ? Quelle chance ! Mon texte différé y  gagnera en maturité.

On est (que) lundi et la semaine va être chargée ? Très bien, je n’ai pas encore l’âge d’être à la retraite.

Et vous, de quoi pourriez-vous vous réjouir ?

Pollyanna de Eleanor Hodgman Porter
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4 pesnées sur “Pollyanna de Eleanor Hodgman Porter

  • 6 février 2017 à 7 h 20 min
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    Il est dans ma wish list, il me tente beaucoup beaucoup, et encore plus après ta chronique ! ^^

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    • 6 février 2017 à 13 h 13 min
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      Merci de ton commentaire ! Oui, oui, lis-le, sans modération, fais-lui gagner quelques places dans ta wish list… J’irai faire un tour sur ton site dès que j’ai le temps. Bonne journée ! A bientôt.

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  • 23 janvier 2017 à 0 h 09 min
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    Je ne connaissais pas du tout Pollyanna mais ta chronique me donne envie de m’y pencher ! J’aime beaucoup la vision très optimiste qui semble s’en dégager !

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    • 5 février 2017 à 18 h 28 min
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      Oups, je réponds un peu tard… Désolée ! Je n’avais pas vu (lu) ton commentaire (et je ne le
      trouve pas sur ma page administrateur ni dans mes mails, bizarre…). Je suis capable d’avoir fait une mauvaise manipulation. Mais j’ai bien dû cliquer sur « approuver » quand même… Je vérifie…
      Oui, c’est en effet un roman qui se lit assez vite, qui diffuse plein de bonnes ondes, et qui met de bonne humeur. Très bon à prendre, surtout l’hiver, en plus des vitamines ! Merci Marmotine. A bientôt !

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