Mes goûts littéraires – vous le savez certainement si vous suivez mes publications sur ce blog – s’orientent plutôt vers les littératures de l’imaginaire. Pourtant, lorsque Rose Morvan m’a proposé de lire son roman Une renaissance, je n’ai pas hésité une seconde. D’une part, j’ai beaucoup aimé sa plume dans La Perle de Pondichéry et, d’autre part, partir à la découverte d’autres genres me permet de voyager dans l’univers de la littérature, ce qui n’est pas pour me déplaire. Je remercie l’auteure doublement, de sa confiance et de la belle découverte qu’a permis son envoi.

Pour commencer, un nombre effarant…

Chaque année, 216 000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur ancien ou actuel partenaire intime (mari, concubin, pacsé, petit-ami…). Il s’agit d’une estimation minimale. L’enquête n’interrogeant que les personnes vivant en ménages ordinaires, elle ne permet pas d’enregistrer les violences subies par les personnes vivant en collectivités (foyers, centres d’hébergement, prisons…) ou sans domicile fixe. Ce chiffre ne couvre pas l’ensemble des violences au sein du couple puisqu’il ne rend pas compte des violences verbales, psychologiques, économiques ou administratives.

Source : Ministère des familles, de l’Enfance et des Droits des femmes

 
Format ebook, Coll. HQN, 2014 Réédition en 2017

Steredenn vient de frôler la mort, poignardée par son mari. Lorsqu’elle se réveille dans sa chambre d’hôpital après deux semaines de coma, elle apprend qu’elle est enceinte de plusieurs semaines, que ses filles sont en famille d’accueil et que son aînée – Aurégane – a assisté à la scène d’homicide.

Après la naissance de son troisième enfant, elle décide de quitter la capitale pour emménager à Kerlann, la maison de ses grands-parents dont elle a hérité, afin d’offrir à ses enfants un nouveau cadre de vie. Mais à son arrivée dans le petit village breton, rien ne se passe comme prévu. Elle découvre avec stupeur que la vieille bâtisse est en réalité à l’état de ruine. Doit-elle abandonner ses projets d’installation ? Lorsque Gwendal lui propose son aide – tout d’abord pour changer sa roue de voiture, la panique pointe. La première personne rencontrée est un homme ! Comment pourrait-elle lui faire confiance ? Aidé de sa soeur, Katell – médecin et maire de Plouguern, Gwendal va convaincre Steredenn de séjourner avec ses enfants, chez lui, en attendant la fin des travaux…          

Une palette d’émotions, entre douleur et douceur

[…] d’homme affable, tendre et amoureux, il était devenu un monstre.

Durant huit ans, Steredenn a partagé sa vie avec un homme violent. Entre la première gifle, survenue lors de leur cinquième anniversaire de mariage, et les coups de couteau qui ont failli lui coûter la vie, Stederenn a vécu une véritable descente aux enfers. Si le récit commence à l’hôpital, cette sombre période est évoquée en filigrane tout au long du roman. Paul, son ex-mari et bourreau, n’est présent – véritablement et physiquement – qu’au cours de son procès, mais il emplit l’espace et le temps. Dans les dessins d’Aurégane tout d’abord, puis lors des flashbacks – souvenirs de Steredenn, qui évoquent la montée en puissance de la violence, les différentes phases d’un cycle qui lui a permis d’asseoir sa domination et d’entretenir son emprise : le climat de tension, les humiliations et agressions multiples, les justifications et les lunes de miel… Autant de stratégies pour isoler et affaiblir.

Elle laissa s’étirer un silence qui remplit aussitôt son esprit des images de Paul, des coups et des cris.

Cette superposition entre le passé et le présent a pour double effet de mettre en lumière certains événements pour nous – lecteurs – et ainsi de mieux comprendre les réactions de Steredenn et, du côté du personnage, de raviver sa souffrance mais aussi de la mettre à distance. 

Pourquoi et comment Steredenn a-t-elle pu supporter l’insupportable ? Cette question mérite d’être posée et, il faut bien l’avouer, elle m’a brûlé les lèvres plus d’une fois. Une renaissance n’apporte pas de réponse formatée. C’est de façon délicate et touchante que Rose Morvan, aidée de ses propres personnages (l’avocate, l’employée de l’association, la soeur de Gwendal, l’amie de Steredenn et même ses enfants…) qui semblent également relayer Steredenn dont les mots manquent parfois, nous fait comprendre, à travers la fiction, la dynamique de la violence conjugale. Ce qui est remarquable dans ce récit, c’est qu’il n’est pas moralisateur. Il nous pousse à la réflexion avec une grande douceur.

À plusieurs moments de l’histoire, quelques lignes efficaces de l’auteure dévoilent et saisissent les moments de crise, l’angoisse et le désespoir de la jeune femme.

Gwendal s’approcha de la caisse à outils qui était restée près d’elle. Il fourragea quelques secondes à l’intérieur, à grands renforts sonores somme toute très désagréables, et en sortit une imposante clé anglaise qu’il brandit tout en braquant sa torche sur elle. Aussitôt Steredenn repoussa ses deux filles derrière elle, tourna son buste pour protéger Brieg d’un éventuel coup.

– Je vous en prie ! Ne nous faites pas de mal ! Ne touchez pas à mes enfants ! Je ferai tout ce que vous voudrez, je vous en supplie ! articula-t-elle, terrifiée, entre deux sanglots, se tournant vers le mur cette fois-ci, cherchant à ne pas voir l’attaque.

[…] La réaction de Steredenn le laissa sans voix. Sur l’instant, effaré, il ne comprit rien. Il regarda l’objet au bout de son bras, établit tout à coup le rapprochement avec sa réaction. Il considéra bêtement la clé, la lâcha comme si elle lui eut soudain brûlé la main. Elle tomba sur la boîte dans un fracas épouvantable qui fit sursauter tout le monde. Il baissa un peu sa lampe pour ne pas les aveugler. Ils pleuraient et tremblaient tous les quatre, repliés contre l’encoignure.

– Mais qu’est-ce qu’on vous a fait ? s’écria-t-il ?

De telles crises surviennent à des moments improbables, laissant les autres protagonistes dans l’incompréhension et avec un sentiment d’impuissance.

J’ai été particulièrement émue par la force de Steredenn et par l’évolution de sa relation avec Gwendal. Un havre de paix se dessine lentement, remplaçant peu à peu l’horrible toile de fond par l’espoir d’un recommencement, d’une vie nouvelle que la jeune femme est bien décidée à croquer à pleines dents. De nombreuses scènes – petites bulles salvatrices et protectrices, moments de vie doux et pétillants de la vie quotidienne – permettent une vraie respiration. Steredenn est portée par les sourires et les rires de ses enfants et par l’attention particulière que lui porte Gwendal – personnage masculin très attachant. Certes, celui-ci ne comprend pas tout. Pas tout, tout de suite. Et pour cause, l’histoire de la jeune femme lui parvient par bribes, parfois même de la bouche des enfants. Il lui manque parfois les clés essentielles et il lui faudra du temps pour assembler les pièces du puzzle. Mais il possède une véritable intelligence des situations. En dépit du caractère inédit des moments vécus, en dépit de ses maladresses et de ses failles, il apprend et cherche des solutions, consciemment ou inconsciemment. Toujours avec un comportement vrai et une honnêteté qui a le don de déstabiliser la jeune femme, si peu habituée à de telles qualités…

Une renaissance plurielle

Le titre du roman est très bien choisi car il évoque un processus plus qu’un état, ce qui correspond tout à fait à l’esprit du roman. L’immobilisme n’entre pas, en effet, dans le portrait de Steredenn. J’ai aimé cette renaissance qui m’est apparue, finalement, comme une renaissance plurielle. Du côté de Steredenn, il s’agit de la reconquête de soi – physique, affective et psychologique. Artistique aussi, car elle est illustratrice de livres pour enfants. Le roman peut également et dans le même temps se lire comme la renaissance de plusieurs personnages : celle de Steredenn, bien sûr, mais aussi celle de ses enfants ou de Gwendal. Sans compter la fin que je ne dévoilerai pas…

Après le déjeuner, elle coucha Brieg pour une courte sieste. Les filles montèrent dans la chambre afin d’étaler leurs jouets pour s’amuser calmement. Steredenn avait un peu de répit. Elle s’installa sur le canapé, là où Gwendal s’était assis la veille. Elle trimbalait toujours dans son sac un calepin sur lequel elle esquissait des idées, comme les écrivains jettent sur le papier leurs mots, assemblés ou non. Ses pensées et sa concentration s’envolèrent si vite que la main, dans une souplesse presque féline, se mit à tracer des lignes en toute liberté. Les traits allaient et venaient, indépendamment inexpressifs ; combinés ensemble, ils formaient pourtant un tout.

L’écriture de Rose Morvan agit comme un baume

La plume de l’auteure, juste et subtile, nous emmène loin des traditionnels clichés. La fiction permet à la fois d’aborder un sujet difficile – celui de la violence conjugale – et, de façon assez inattendue, de prendre une certaine distance – presque apaisante. Tout cela grâce à une écriture fluide, une architecture du récit parfaitement maîtrisée et un délicat dosage des dits et des non-dits. Le roman est totalement prenant.

Une renaissance est une jolie découverte et je ne peux que vous conseiller de lire cette histoire qui serre et ouvre le coeur à la fois, sans jamais tomber dans la facilité. Les thèmes de la descente aux enfers et de la reconstruction, thèmes littéraires par excellence, en font un récit poignant que chacun – femme ou homme – est libre de s’approprier, à sa manière. Hommage aux femmes victimes de violence conjugale, il est aussi un hymne à l’amour, à l’enfance, à l’espoir et au rêve.

Un COUP DE COEUR pour ce roman empreint d’une infinie tendresse.

Pour celles et ceux qui ne la connaissent pas (encore), Rose Morvan a plus d’une corde à son arc…

Rose Morvan écrit depuis son adolescence, mais elle a franchi le cap de l’édition en 2014, seulement. Dans ses tiroirs, dorment encore des histoires rédigées dans des cahiers, et depuis elle ne peut plus s’arrêter. Très attachée à sa Bretagne, – dont une partie coule dans ses veines –, à ses tempêtes, à son histoire et à ses légendes, elle situe l’intrigue de certains de ses romans dans cette région. Elle trace surtout des portraits de femmes qui se battent pour s’imposer, vivre leurs envies, et leurs amours, être heureuses tout simplement. Qu’il s’agisse de contemporain, de l’historique, ou bien de l’érotique et du conte, Rose Morvan, amoureuse de la langue et de la littérature françaises, travaille les mots, leurs sonorités pour qu’ils enchantent les lecteurs. Ce qui définit le mieux Rose Morvan ? Scribo ergo sum, j’écris donc je suis.

Source : Page Auteure – Rose Morvan (Amazon)

Service Presse : Une renaissance de Rose Morvan
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