Comment choisit-on un roman contemporain quand il en paraît des centaines chaque rentrée, que les bandeaux crient tous au chef-d'œuvre et que la table des nouveautés déborde ? Je me suis posé la question pendant des années, souvent debout dans une librairie, un peu étourdie. Voici les repères que je me suis fabriqués — non pas pour lire les bons livres, notion qui ne veut pas dire grand-chose, mais pour lire ceux qui me ressemblent au moment où je les ouvre.
Le genre le plus vivant est aussi le plus bruyant
Le roman contemporain n'est pas un genre au sens strict : c'est un présent. Tout y coexiste, le récit intime et la fresque sociale, l'expérimental et le très classique. C'est ce qui le rend passionnant — et c'est ce qui rend son rayon si intimidant. Personne ne peut suivre le rythme des parutions, et la bonne nouvelle, c'est que personne n'y est obligée. J'ai cessé de considérer la rentrée littéraire comme un examen à réviser ; je la traverse comme un marché, en flânant.
Écouter un incipit plutôt que lire un bandeau
Mon premier repère tient en un geste : ouvrir le livre et lire la première page, lentement, comme on goûte. Un incipit dit presque tout — le tempo de la phrase, la distance du narrateur, la température générale. Si la première page m'ennuie en librairie, elle m'ennuiera davantage un soir de fatigue. Le bandeau, lui, ne me dit rien de la phrase ; il me dit seulement combien l'éditeur espère. Je le retire mentalement, comme on retire un manteau à quelqu'un pour voir sa silhouette.
Choisir par voix, pas par sujet
Longtemps je choisissais par thème — un roman « sur » le deuil, l'exil, la famille. J'en suis revenue : un sujet fort porté par une voix plate reste plat. Désormais je cherche une voix, c'est-à-dire une manière de phraser que je reconnaîtrais les yeux fermés. Le sujet est le prétexte ; la voix est la compagnie. Et l'on passe des heures avec la compagnie, pas avec le prétexte.
Le droit de lâcher, encore et toujours
Le contemporain est le rayon où j'abandonne le plus, et je m'en porte très bien. Un roman qui vient de paraître n'a pas encore le prestige qui intimide ; il est plus facile d'admettre qu'il ne m'était pas destiné. Ma règle est souple : je donne au livre une longueur de trajet ou deux soirées, puis je m'écoute. Si je m'aperçois que je repousse le moment de le reprendre, la réponse est déjà là. Je note alors dans mon calepin non pas « mauvais livre », mais « pas pour moi, pas maintenant » — la nuance a changé ma vie de lectrice.
Ce que je note au calepin
- La phrase exacte qui m'a fait rester, recopiée à la main, avec sa page.
- Le moment où j'ai lu — un genre se juge aussi à l'heure qu'il réclame.
- Ce que la voix m'a rappelé, sans comparer pour classer, juste pour situer.
- Une météo intérieure en trois mots, plus fidèle qu'une note sur cinq.
Relire ces pages, des mois plus tard, dessine une carte : je vois les voix vers lesquelles je reviens, les périodes où j'ai besoin de romans courts, celles où je peux porter des architectures lourdes. Le rayon contemporain cesse alors d'être un vertige — il devient un paysage où je sais où poser le pied.